Un modèle managérial résistant à la crise
Malo me fait remarquer que je n'aborde pas dans le papier sur Google et la crise, la question centrale, celle de la résistance du modèle managérial de Google à la récession. Question que l'on pourrait reformuler de la manière suivante : ce modèle managérial, s'il ne permet pas d'échapper la crise, permet-il du moins de mieux la gérer? Pour que ce soit le cas, il faut qu'il permette :
- d'anticiper la crise, de la deviner avant qu'elle n'apparaisse, mais aussi d’anticiper sa fin,
- d'adapter rapidement l'offre à la demande changeante des utilisateurs dans ces périodes difficiles,
d'ajuster rapidement la taille et l'organisation de l'entreprise aux conditions nouvelles,
de réduire l’impact de ces révisions de structures (réduction d’effectifs) sur le morale des salariés et leur productivité.
La sortie de crise nous dira ce qu'il en est, mais la réponse devrait être sur ces quatre points positive.
Lorsque l'on veut anticiper une crise, on regarde en général du coté des indicateurs économiques et boursiers (taux d’intérêt, cours de la bourse, agrégats monétaires). Google dispose d'un outil complémentaire, sans doute plus fin et meilleur prédicteur : les questions que les agents économiques se posent et auxquelles ils vont chercher des réponses dans un moteur de recherche. Si l'on fait une recherche sur les saisies d’hypothèques ("home foreclosures") avec Googletrends, on découvre que les recherches sur ces deux termes qui renvoient directement aux difficultés du marché immobilier ont augmenté très rapidement dès la fin 2006, avant que la crainte d'une récession ne saisisse le public (comme le montre la comparaison avec les données sur récession dont la courbe indique la gravité de la crise) mais aussi et surtout bien avant la chute des cours de la bourse. Il est, d'ailleurs, amusant (ou plutôt significatif puisque ce sont les plus pauvres, souvent les moins bien éduqués qui sont les premiers touchés) de voir que cette tendance se confirme si l'on fait la même recherche avec une faute d'orthographe. On remarquera que les demandes sur ces deux termes ont augmenté avant même que les journaux en aient parlé.
Les recherches sur les saisies hypothécaires avec une faute d'orthographe
Le cours de la bourse n'est pas un si bon prédicteur de la crise
Ces analyses ne se substituent évidemment pas aux modèles macro-économiques plus classiques qu'utilisent les économistes, qui peuvent également être d'excellents indicateurs de tendance comme le National Activity Index de la Chicago Fed qui a fait un bon travail de prédiction. Mais, comme l'expliquent Estrella et Mishkin à propos des indicateurs financiers, ces résultats de recherche peuvent être utilisés pour contrôler les données statistiques. Mais elles sont plus efficaces que beaucoup de modèles de prédiction et surtout plus convaincants parce que plus simples. Ils tirent leur force de ce qu'ils s'appuient :
- sur des informations aussi précoces que pertinentes. Ce sont les premiers concernés par les "foreclosures" qui vont se renseigner sur le sujet avant même d’en être victimes, dès qu’ils en sont menacés,
- sur des informations disponibles en temps réel et non pas, comme dans la plupart des données statistiques sur une base mensuelle,
- sur des informations directement liées à l’activité économique à venir (il y a un rapport de cause à effet direct entre les “foreclosures” et la consommation, le chômage…),
- sur des informations qu'il est facile de collecter.
Encore faut-il que ces outils soient utilisés et à bon escient. La culture statistique de l'entreprise, la curiosité intellectuelle de ses collaborateurs, la facilité avec laquelle ils peuvent avoir accès à ces informations et à des outils pour les traiter fait penser qu'elle a plus que d'autres la possibilité d'anticiper tant les entrées que les sorties de crise.
Si le modèle managérial de Google lui permet de mieux anticiper les mouvements de la conjoncture, il lui permet également de s'adapter plus rapidement aux évolutions des comportements des utilisateurs. Dans les périodes de récession, les entreprises souffrent de ce qu'elles ont du mal à réagir rapidement aux évolutions de comportements de leurs clients. L'industrie automobile en donne un bon exemple. Parce que ses délais de conception et de mise en production des véhicules sont longs, elle s'est retrouvée avec une offre de voitures grosses consommatrices d'essences au moment même où la hausse des prix des produits pétroliers amenait les automobilistes à rechercher des véhicules plus économes.
Le modèle de management de ses produits et de l'innovation retenu par Google lui permet de réagir rapidement aux changements d'humeur de ses utilisateurs :
- l'utilisation du modèle du couteau suisse supprime cet obstacle au changement qu'est dans la plupart des entreprises de haute technologie une trop grande complexité (c'est parce que ses produits sont trop complexes qu'il faut à Microsoft plusieurs années pour faire évoluer son offre),
- le processus d'innovation permanente basé sur le principe, "release early, release quickly" lui donne la possibilité de suivre en permanence les attentes des utilisateurs et de rectifier le tir en cas de besoin,
- son ouverture sur les solutions open source et ses relations avec les communautés de développeurs facilitent l’intégration rapide dans son offre d’innovations répondant au plus près aux attentes de chacun.
Enfin, troisième point, la structure de l'entreprise en petites équipes, sans couches épaisses de hiérarchie est un atout dans ces périodes difficiles. Son efficacité se mesure quand on la compare à ce qui se produit dans les entreprises qui réduisent leurs effectifs. Qui dit downsizing dit, dans une organisation hiérarchique traditionnelle, des perspectives de promotion et de développement de carrière pour chacun. Ce qui suscite des résistances fortes des salariés, du management et, souvent, des comportements défensifs contre-productifs. Réactions aggravées dans les récessions par le risque de ne pas retrouver rapidement un emploi à l'extérieur. Comme l'indique cette enquête réalisée auprès d'entreprises qui avaient pratiqué, en Nouvelle-Zélande, en Australie et en Afrique du Sud, des opérations de downsizing, l'effet sur le moral du personnel sont importants et ont un impact sur sa productivité et son efficacité, tant pendant la période du downsizing que dans les mois qui suivent
.
Des organisations dans la crise, d'après Craig R.Litter
L'organisation et les méthodes de management retenues par Google ne suppriment évidemment pas ces risques, mais elles les limitent.
La satisfaction au travail étant plus liée à la nature de celui-ci, à la bonne opinion des collègues, qu'à la position dans la hiérarchie et aux perspectives de développement de carrière, les risques que la motivation recule est réduit.
Dans une organisation avec peu de couches de management et un mode de coordination largement basé sur la technologie, les risques de désorganisation liés à la disparition de couches de managers sont plus faibles.
Efficace dans les périodes de conjoncture économique favorable, le modèle de management de Google devrait se révéler efficace dans les périodes de conjoncture basse : s’il ne met pas l’entreprise complètement à l’abri des conséquences de la récession, il en limite les effets et devrait lui permettre de redémarrer plus dés la fin des difficultés.















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