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La question des droits d'auteur : des enjeux qui ne sont pas qu'économiques

La question des droits d'auteurs est certainement, avec la protection des données privées, ce qui gêne aujourd'hui le plus tant Google que les sociétés qui travaillent sur le net. Vu du coté des industries culturelles qui le défendent mordicus, le problème est simple : les auteurs et leurs éditeurs/producteurs… ont des droits de propriété sur les buiens culturels que les entreprises du web doivent respecter, ce qui en gros veut dire, qu'elles doivent passer à la caisse.

Du coté, des consommateurs, lecteurs, auditeurs, spectateurs, les positions sont également simples : les nouvelles technologies ont baissé considérablement les coûts de production et de diffusion des biens culturels, il est normal d'en profiter. Et si les industries culturelles ne le comprennent pas, le piratage ou ce qu'elles appellent ainsi est acceptable. Il l'est d'autant plus que les industries culturelles interdisent aujourd'hui en pratique l'accès à des millions de pages, d'images… qu'il n'est pas rentable, pour elles, de rééditer.

Si l'on entre un peu plus dans le détail, on s'aperçoit d'une autre dimension : la nature même de notre relation aux productions intellectuelles est en train de changer. La lecture, engagée dans le cadre d'un travail que je mène par ailleurs et qui n'a rien à voir avec les technologies nouvelles, d'un livre de philologie, Aristote, fondements pour une histoire de son évolution (Werner Jager, L'éclat, 1997), le montre pleinement. C'est un livre qui s'interroge sur les textes d'Aristote.  

On sait que certains ouvrages d'Aristote ont disparu, d'autres sont des notes prises par Aristote lui-même ou par ses étudiants. Werner Jager s'est exercé à reconstitué un des textes disparus d'Aristote : Le Protreptique. Et l'on découvre à sa lecture qu'on en retrouve des fragments dans d'autres textes, notamment dans un livre de Jamblique, un philosophe néo-platonicien, et dans un autre de Cicéron. Ces deux auteurs utilisent, pour écrire leur livre, une technique que nous connaissons bien : le copier-coller. Leurs livres ressemblent un peu à ces maisons construites avec les débris d'un chateau ou d'une église voisine. On trouve tout d'un coup dans un mur un moellon qui vient d'ailleurs, que l'on reconnaît assez facilement à ce qu'il porte une inscription, est d'une pierre d'une autre qualité, a été travaillé autrement…

Tout le travail du philologue est de reconstituer ces fragments, de les identifier mais aussi de les attribuer. Le livre de Jamblique mêle ainsi des textes d'Aristote, de Platon et de Porphyre, autre philosophe néo-platonicien. Jager décompose tout cela de manière très minutieuse, montre comment les liaisons maladroits entre deux textes son l'indice d'un emprunt, comment un style de raisonnement appartient à Aristote plutôt qu'à Platon… Il lui faut faire ce travail parce qu'à aucun moment Jamblique ne donne ses sources. Non qu'il les cache, ce n'est pas un contrefacteur, mais ce n'est pas nécessaire : ses lecteurs, tous savants, connaissent ces textes et sont capables d'en retrouver l'origine, un peu comme nous sommes capables de reconnaître dans un discours des emprunts à une chanson, un poème…

Les auteurs de l'antiquité n'avaient pas besoin de donner leurs sources parce qu'ils travaillaient sur un fonds commun relativement étroit que leurs lecteurs, tous savants, gardaient en mémoire. Grâce au livre et, aujourd'hui plus encore à l'informatique, nous avons "externalisé" notre mémoire. Nous n'apprenons plus par coeur des pages entières de texte, ils sont dans nos bibliothèques physiques ou virtuelles et cela nous suffit. Grâce à cela le nombre de textes disponibles a considérablement cru. Il y a infiniment plus de livres dans la bibliothèque de n'importe quel professeur d'aujourd'hui que dans celles des savants de l'antiquité. Et ces bibliothèques sont infiniment plus variées. Celle d'un jeune professeur ne ressemble pas à celle d'un vieux collègue, celle d'un philosophe à celle d'un spécialiste du marketing… 

Si l'on veut tirer pleinement parti des outils aujourd'hui à notre disposition, la question des droits de propriété intellectuelle doit se poser dans ce contexte. Reprendre, réutiliser des bouts de texte pris à d'autres n'est pas en soi choquant. Nos outils nous permettent de le faire et c'est une bonne manière de travailler et de penser. Ce qui est choquant, c'est de s'approprier des choses qui ne nous appartiennent pas. Et on se les approprie lorsqu'on ne donne pas la source, la référence. C'est cela qui compte, qui est important, et non pas la protection des droits d'auteur de quelques vedettes, seul souci de l'industrie culturelle. 

Aujourd'hui, les  industries culturelles se battent contre la culture, contre ses développements. A l'inverse de ce qu'elles disent, elles ne protègent pas notre patrimoine, elles nous interdisent de l'utiliser de manière nouvelle, de cette manière qu'autorise les nouvelles technologies. Faire circuler cette idée ne va malheureusement pas de soi. 

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Anonyme
14 juin, 2010 - 12:18

Merci pour cet angle de vision très intéressant.

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