Communauté usages, management, prospective... autour du digital. Publiée par M21.

Google nous rend-il stupide? Sur la lecture sur le net

Je pense que cet illustre auteur n'auroit pas peu obligé le public, s'il avoit prescrit la méthode qu'on doit observer dans la lecture des livres.
J'ai vu beaucoup de personnes qui m'ont témoigné que c'était là une des plus grandes difficultés qu'ils eussent dans leurs études.
extrait d'une lettre adressée par M. de Labrosse à Madame de Sablé, citée dans Victor Cousin, Madame de Sablé

En juin 2008, le magazine américain The Atlantic a publié un article de Nicolas Carr, "Is Google making us stupid?", qui par delà la provocation, mérite qu'on s'y attarde. Internet et les moteurs de recherche qui nous permettent d'accéder aux informations qu'il contient modifieraient profondément nos méthodes de travail intellectuel et dégraderaient nos capacités cognitives. Carr n'est pas le premier à faire ce type de remarques. En 2006, Edward Tenner, un écrivain spécialisé dans la technologie attirait, dans un article du New-York Times, l'attention sur les  résultats médiocres à des tests de compétences linguistiques (capacité à comprendre des textes qui leur sont soumis), résultats d'étudiants fréquentant assiduement le web. 

Internet a incontestablement modifié la manière dont nous accédons à la connaissance. Il suffit de quelques rapides gestes sur un clavier pour accéder immédiatement à une quasi infinité de documents. Il a largement ouvert le champ des informations et des données sur lesquelles nous travaillons. Est-il en train de modifier nos manières de travailler? C'est probable. Nous rend-il pour autant plus stupides? On peut, je crois, en douter.

Nicolas Carr base l'essentiel de son argumentation sur le zapping qu'autorise le web. Le glissement incessant d'un document à l'autre, grâce aux liens, dégraderait nos capacités intellectuelles [Dans un registre différent, Susan Greenfield, une neuropsychologue réputée, s'est intéressée à l'impact que des réseaux sociaux comme Facebook pouvaient avoir sur notre cerveau et fait des prédictions extrêmement inquiétantes, allant jusqu'à parler de perte d'identité (voir par exemple cet article de Timeonline]. Ce faisant, il reprend et adapte à une nouvelle technologie un raisonnement que l'on a souvent appliqué à la télévision ou aux jeux vidéo. Il lui attribue une perte de son pouvoir de concentration qu'il décrit ainsi : “Over the past few years I’ve had an uncomfortable sense that someone, or something, has been tinkering with my brain, remapping the neural circuitry, reprogramming the memory. My mind isn’t going—so far as I can tell—but it’s changing. I’m not thinking the way I used to think. I can feel it most strongly when I’m reading. Immersing myself in a book or a lengthy article used to be easy. My mind would get caught up in the narrative or the turns of the argument, and I’d spend hours strolling through long stretches of prose. That’s rarely the case anymore. Now my concentration often starts to drift after two or three pages. I get fidgety, lose the thread, begin looking for something else to do. I feel as if I’m always dragging my wayward brain back to the text. The deep reading that used to come naturally has become a struggle." (…) "What the Net seems to be doing is chipping away my capacity for concentration and contemplation. My mind now expects to take in information the way the Net distributes it: in a swiftly moving stream of particles. Once I was a scuba diver in the sea of words. Now I zip along the surface like a guy on a Jet Ski."

Cette opinion doit être prise au sérieux, parce qu'elle reflète l'expérience d'autres lecteurs, comme celle de David A. Bell, un historien qui enseigne à la Johns Hopkins University. Dans un article publié en 2005 dans The New Republic, une revue intellectuelle, cet historien écrivait à propos d'un livre qui n'avait pas été édité sur papier mais seulement en ligne : “I scroll back and forth, search for keywords, and interrupt myself even more often than usual to refill my coffee cup, check my e-mail, check the news, rearrange files in my desk drawer. Eventually I get through the book, and am glad to have done so. But a week later I find it remarkably hard to remember what I have read.” (The bookless future, What is internet doing to scholarship, papier en .pdf. Site de l'auteur qui s'est également intéressé à l'avenir du livre dans ce papier). D'autres auteurs ont développé des thèses voisines, comme Nicholas C.Burbules (in Rhetorics of the web: hyperreading and critical literacy).

Ce que nous savons de la lecture sur internet

Que nous ne lisions pas des documents sur un écran comme sur une page de livre est abondamment documenté. De multiples études ont montré que nous passions, en moyenne, très peu de temps sur une même page, que nous lisions rarement plus de 20% des textes que nous trouvons sur le web et que notre regard parcourt ces documents tout autrement que lorsque nous lisons un roman (voir sur ce dernier points les études de Jakob Nielsen qui a développé une méthode pour suivre les positions du regard des internautes sur ls pages qu'ils visitent). "Our participants, écrivent les auteurs d'une étude allemande réalisée sur 25 utilisateurs, stayed only for a short period on most pages: 25% of all documents were displayed for less than 4 seconds and 52% of all visits were shorter than 10 seconds (median: 9.4s). However, nearly 10% of the page visits were longer than two minutes. (…) The peak value is located at stay times between 2 and 3 seconds; they contribute 8.6% of all visits."

On remarquera, sur cette image produite par Jakob Nielsen, que le regard se porte en priorité sur les zones (en rouge, puis en jaune) qui offre le plus d'informations utiles. Le regard ne va pratiquement jamais sur la colonne de droite qui propose des publicités alors même qu'il est très actif sur la partie haute à gauche, là où se trouve les informations qui permettent d'évaluer l'intérêt du document. Mais est-ce si original? Ne faisons-nous pas la même chose lorsque nous lisons une page de magazine encombrée de publicités?

D'autres études ont montré que nous lisions plus lentement sur un écran que sur une page de livre (le déficit serait, d'après Jakob Nielsen, de l'ordre de 25%), ce qui pourrait, d'ailleurs, avoir pour effet de nous inciter à pratiquer des techniques de lecture rapide pour sélectionner plus rapidement les documents les plus pertinents.

Les mêmes analyses montrent que nos regards se portent en priorité sur les liens, qui permettent d'aller plus avant dans la recherche d'information et peuvent être considérés comme un indice de qualité : les pages avec beaucoup de texte et de références ont toutes chances d'avoir été plus travaillées,  de contenir des textes richement documentés que celles qui en contiennent peu. Ceci explique, d'ailleurs, que nous restions plus longtemps sur les pages qui proposent beaucoup de liens que sur celles qui en proposent peu.

(source : Harald Weinreich, Hartmut Obendorf, Eelco Herder, Matthias Mayer, Off the Beaten Tracks:  Exploring Three Aspects of Web Navigation, IW3C2, WWW 2006, Edinburgh).

Ces comportements pourraient d'ailleurs aller de pair et s'expliquer mutuellement :
- la présence de liens détournant le regard de la lecture continue pourrait ralentir celle-ci,
- pour compenser cette perte de vitesse, nous aurions tendance à sauter des mots, des phrases et à pratiquer une lecture rapide.

On se comporterait donc sur les pages que l'on trouve sur le net comme sur les pages de résultat des moteurs de recherche sur lesquelles on reste en moyenne moins de 7 secondes avant de cliquer (d'après cette étude ). Mais est-ce vrai de toutes les pages? Ne nous arrive-t-il jamais de lire une page internet comme une page de livre? Doit-on confondre la consultation d'une page d'annuaire et la lecture d'un texte dans une recherche documentaire?  Ces chiffres ne sont que des moyennes. L'expérience de chacun montre que nous ne nous contentons pas de zapper, nous nous arrêtons aussi sur des pages pour les lire complètement.

On sait également que la lecture sur le web est une activité que nous menons fréquemment de pair avec d'autres. Une étude menée par Gfk Roper en donne une bonne illustration :

Nous ne lisons donc pas une page du web comme celle d'un livre.

La lecture sur internet favorise incontestablement le scanning, le survol, méthode qu'on utilise le plus couramment lorsque l'on fait une recherche documentaire et que l'on tente d'évaluer la pertinence d'un document pour nos travaux. Faut-il, pour autant, en conclure qu'elle rend plus difficile la lecture ordinaire, approfondie?

Un effet sur nos structures neuronales?

Nicholas Carr le suggère qui s'inquiète de l'impact que pourrait avoir cette pratique de l'internet sur nos autres fonctions cognitives et sur l'organisation de notre structure neuronale. A l'appui de cette thèse audacieuse, il cite longuement Maryanne Wolf, une psychologue, spécialiste de la lecture et de la dyslexie pour laquelle la lecture a conduit à un réaménagement de nos structures cérébrales. "We were never born to read, explique-t-elle dans son livre, Proust and the Squid: The Story and Science of the Reading Brain, Human beings invented reading only a few thousand years ago. And with this invention, we rearranged the very organization of our brain, which in turn expanded the ways we were able to think, which altered the intellectual evolution of our species." "Learning to read, écrit-elle ailleurs, is no part of our genetic equipment."(voir également ici ). Ce qui l'amène à analyser la lecture sur le net. “We are, dit-elle, how we read.” Dit autrement, en modifiant nos manières de lire, internet agirait sur notre appareil neuronal et affaiblirait notre capacité à comprendre les textes que nous lisons.

Ces craintes sont excessives et peu fondées. Elles reposent, en fait, sur plusieurs confusions :
- confusion entre la lecture comme opération qui consiste à passer d'une forme écrite à une forme verbale que le dyslexique manque du fait d'un défaut de sa structure neuronale et la lecture, comme capacité intellectuelle de comprendre un texte. Personne n'a jamais dit que la fréquentation assidue d'internet dégradait nos capacités à lire, dans le premier sens du mot [A l'inverse de Danielle Sallenave qui s'inquiète de la perte de compétences des élèves du collège qui, à force de ne pas lire, désapprennent à lire].
- confusion entre un défaut inné du système neuronal probablement à l'origine de la dyslexie et sa transformation plus tardive. Nous savons depuis la fin des années 70 (travaux de Galaburda et de ses associés, p.130), que les personnes atteintes de dyslexie n'ont pas tout à fait la même structure cérébrale que celles qui savent correctement lire, mais cela n'autorise pas à conclure à l'inverse. Il est vrai que des travaux récents suggèrent la plasticité de notre réseau neuronal et sa capacité à s'adapter à l'environnement, mais peut-on en conclure que la lecture sur internet modifie suffisamment notre système neuronal pour avoir un effet sur nos capacités intellectuelles?  Peut-on dire, comme Maryanne Wolf, "que beaucoup de nos enfants sont en danger de devenir ce contre quoi Socrate nous a prévenus : une société de décodeurs de l'information, que leur impression de tout savoir éloigne d'un développement plus profond de leurs capacités intellectuelles"?

A l'appui de sa thèse, Carr cite l'exemple de Nietzsche dont les textes sont devenus plus fragmentaires lorsqu'il s'est mis à utiliser une machine à écrire : "Sometime in 1882, Friedrich Nietzsche bought a typewriter—a Malling-Hansen Writing Ball, to be precise. His vision was failing, and keeping his eyes focused on a page had become exhausting and painful, often bringing on crushing headaches. He had been forced to curtail his writing, and he feared that he would soon have to give it up. The typewriter rescued him, at least for a time. Once he had mastered touch-typing, he was able to write with his eyes closed, using only the tips of his fingers. Words could once again flow from his mind to the page. But the machine had a subtler effect on his work. One of Nietzsche’s friends, a composer, noticed a change in the style of his writing. His already terse prose had become even tighter, more telegraphic. “Perhaps you will through this instrument even take to a new idiom,” the friend wrote in a letter, noting that, in his own work, his “‘thoughts’ in music and language often depend on the quality of pen and paper."

Hansen Writing Ball
Il y a des débats entre spécialistes pour savoir si Nietzsche qui avait des migraines à répétition et de graves problèmes de vision, a utilisé de manière systématique une machine à écrire. Mais peu importe. Il possédait une machine inventée par un danois, Hans Rasmus Johan Malling Hansen [Pour une description et une analyse de cette machine, voir cet article , sur le débat, voir celui-ci], pour des aveugles. Il a composé avec quelques textes courts, notamment un poème. Cette machine a-t-elle eu jun effet sur son écriture? N'est-ce pas plutôt la cécité? Montesquieu qui avait lui aussi de graves problèmes de vue a construit son oeuvre comme une collection de textes courts. Mais il est vrai que Nietzsche y a pensé. Il a écrit à un de ses amis, Paul Gast : "Nos outils d'écriture travaillent aussi notre pensée." L'hypothèse selon laquelle l'outil modifie le produit est tout à fait acceptable et a été de nombreuses fois vérifiée. La machine à écrire traditionnelle rend coûteux corrections et remords puisqu'il faut reprendre toute la page en cas d'erreurs. L'auteur qui ne veut pas perdre son temps à refrapper plusieurs fois son texte a le choix entre deux solutions : l'écrire à la main avant de le dactylographier ou le composer mentalement son texte avant de le rédiger. Les capacités limitées de notre mémoire conduisent à privilégier, dans ce dernier cas, des textes courts et denses. 

Mais là encore, il y a confusion : l'écriture n'est évidemment pas la lecture. 

Pour expliquer les troubles qu'il ressent Carr emprunte au vocabuaiare médical et parle de fuite des idées, un symptome que l'on retrouve régulièrement chez les maniaco-dépressifs et qu'Henry Ey décrit de la manière suivante : "La fuite des idées doit être considérée (...) comme une forme d'existence tumultueuse (...) C'est un « tourbillon » sans fin, sans but et sans ordre, emportant dans son mouvement vertigineux les images qui foisonnent, les mots qui se pressent, les souvenirs qui affluent, les contenus de conscience qui défilent enchevêtrés, inutiles, incomplets, dans un embrouillamini d'idées dont la rapidité donne l'illusion de la fécondité." Le malade « saute » d'une idée à l'autre, se laisse entraîner par son « mentisme » vertigineux. Il suit à bout de souffle sa pensée qui fuit : Cessant d'en être le maître, il court comme un esclave après ses automatismes. C'est la sarabande de l'imagination, le défilé des souvenirs, le mélange chaotique des intuitions qui se pressent à un rythme forcené et se télescopent ou interfèrent en séries futiles, insignifiantes et désordonnées. La pensée ne crée plus, elle rêve, elle vagabonde. Secouée de soubresauts, hachée d'interruptions, elle dévide et embrouille son fil, de sorte que, entraîné dans ce mouvement qui se précipite à mesure qu'il dure, perdu dans les méandres d'une imagination déchaînée, dans les entrelacs de ses digressions, dans le labyrinthique manège de sa pensée qui tourne à vide et toujours plus vite, le malade se lance à corps perdu dans un dédale vertigineux, s'y engouffre et s'y perd dans l'impétuosité d'un élan que rien ne peut arrêter ni apaiser. Les instances normales d'inhibition et de direction sont affaiblies ou abolies et l'activité psychique tourne inlassa-blement en rond, sans frein et sans efficacité." [Congrès de neuro et de psychiatrie en langue française, Biarritz, Henri Ey  Etude N°21, 1954 cité in Belzeaux, Le trésor clinique à portée de main, 1999]

Mais est-il vraiment nécessaire de convoquer tout cet appareil médical? Carr n'est évidemment pas devenu maniaco-dépressif à force d'utiliser internet. Son expérience, beaucoup plus banale, rappelle celle de Montaigne : " Là je feuillette à cette heure un livre, a cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues : Tantost je resve, tantost j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy"? (Les Essais, Livre III, chapitre 3, Les trois commerces).  Ou cette autre expérience que connaissent bien tous les chercheurs appelés à travailler dans des bibliothèques et dont on trouve un bel exemple dans cette description de la manière de travailler de l'un des plus grands médiévistes du XXème siècle, Dom André Wilmart : "Le souci de débrouiller certaines questions l'avait entraîné dans le domaine des manuscrits et l'on sait combien le maniement de ces vieux documents peut être attachant quand on ne se borne pas, comme il arrive le plus souvent, au cadre étroit du texte et du passage à collationner. Or les manuscrits ne conservaient guère de secrets pour Dom Wilmart, car il les étudiait avec une curiosité passionnée qui le faisait fréquemment dévier d'une recherche précise sur un ouvrage donné vers l'examen approfondi du contexte, lequel se révélait parfois plus digne d'attention par les nouveautés qu'il renfermait que le passage primitivement visé." [A.Boutémy, Dom André Wilmart et la littérature latine du Moyen-Age,ALMA (Archivum Latinitatis Medii Aevi), 2005. Bien loin de limiter ces facultés cognitivies et de le rendre stupide, ces promenades répétées dans les livres ont amené Dom Wilmart à multiplier les articles sur les sujets les plus divers.]

La bonne lecture et l'autre

En fait, Carr reprend et modernise, dans ce texte, cette très vieille idée selon laquelle certaines lectures nous distrairaient des choses importantes. Comment ne pas penser, en le lisant, au très célèbre texte de Pascal sur le divertissement : "Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre"?  Il actualise l'opposition entre une bonne et une mauvaise lecture que l'on retrouve déjà chez Sénèque. Dans la deuxième de ses lettres à Lucilius, le philosophe latin dit à son jeune interlocuteur : "Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. Même chose arrive nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter en courant un coup d’oeil rapide sur tous à la fois." Et un peu plus loin dans la même lettre : "La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire. "Mais j’aime à feuilleter tantôt l’un, tantôt l’autre. » C’est le fait d’un estomac affadi, de ne goûter qu’un peu de tout : ces aliments divers et qui se combattent l’encrassent ; ils ne nourrissent point. Lis donc habituellement les livres les plus estimés ; et si parfois tu en prends d’autres, comme distraction, par fantaisie, reviens vite aux premiers."

La "bonne lecture" telle que l'entendent ces différents auteurs a deux caractéristiques : elle enferme le lecteur dans le livre et elle associe  parcours du texte et réflexion. Cette liaison a une très vieille historie. Elle est magnifiquement illustrée par Saint-Augustin puisque c'est en entendant une voix de jeune fille qui lui commandait de lire qu'il s'est converti : "Je pleurais amèrement dans l'affliction profonde de mon cœur ; et voilà que d'une maison voisine j'entendis sortir une voix : c'était comme la voix d'une jeune fille ou d'un jeune garçon qui disait en chantant et répétait plusieurs fois ces paroles : Prenez Et Lisez, Prenez Et Lisez. (…) Arrêtant le cours de mes larmes, je me levai, ne pouvant expliquer autrement ces paroles que comme un commandement divin qui m'ordonnait d'ouvrir les saintes Écritures, et d'y lire le premier passage qui se présentait à mes yeux. (…) Je retournai donc précipitamment au lieu où Alipe était assis, et où j'avais laissé le livre des Épîtres de saint Paul, lorsque j'en étais parti. Je le pris, je l'ouvris, et je lus des yeux seulement ce passage, le premier sur lequel ils s'arrêtèrent : « Ne vivez ni dans les excès du vin , ni dans ceux de la bonne chère, ni dans l'impureté et la débauche, ni dans un esprit de contention et de jalousie ; mais revêtez-vous de notre Seigneur Jésus-Christ, et n'ayez pas l'amour de votre chair jusqu'à la livrer aux sensualités. » Je n'en voulus pas voir davantage, et il n'en était pas besoin : car à peine avais-je achevé de lire ce peu de mots, qu'il se répandit dans mon cœur comme une lumière qui lui rendit la paix, et qu'à l'instant même se dissipèrent les ténèbres dont mes doutes la lenaient enveloppée." (Confessions , LivreVIII, chapitre XII). Mais on retrouve cette même conception de la lecture comme exercice de recueillement et de retour sur soi chez bien d'autres auteurs, notamment dans la littérature monastique. Guigues II, le neuvième prieur des Chartreux, célèbre pour avoir inventé une échelle de la spiritualité, place la lecture au premier niveau de son échelle, devant la méditation, la prière et la contemplation : "Un jour pendant le travail manuel, je commençai à réfléchir à l'exercice spirituel de l'homme, et tout à coup, s'offrirent à la réflexion de mon esprit, quatre degrés spirituels : lecture, méditation, prière et contemplation." [Guigues II le chartreux, Lettre sur la vie contemplative, cité par Dominique Mielle de Becdelièvre, Bibliothèque municipale de Grenoble.] Chez ces moines, la lecture est associée au silence, au recueillement et à la copie de manuscrit, autre activité qui invite au silence, à l'attention.

Cette conception d'une "bonne lecture" a pu varier et prendre des visages différents. Chez Descartes, elle devient expérience de pensée. Toute la première partie des Méditations Métaphysiques invite le lecteur à accompagner l'auteur dans le doute mais aussi dans la découverte du cogito. "Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités-ci, à savoir que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains…" Et ainsi jusqu'à la conclusion : "cogito, ergo sum".

Au XVIIIème siècle, les censeurs reprochent à la littérature libertine de trop échauffer l'imagination. Ainsi, Mme de Saintot, une précieuse, explique dans ses Mémoires : "Mes divertissements sont la lecture, non pas des romans : je n'aime point ces sortes de livres qui échauffent et emportent souvent l'imagination sans fortifier l'esprit ; l'histoire et ceux qui forment le jugement ont été les seules où je me suis le plus attachée." [in Ch L.Livet, Le dictionnaire des précieuses, T.II, 1856]

Au delà des jugements de valeur, ces oppositions répétées entre une "bonne" et une "mauvaise" lecture mettent en évidence l'existence de plusieurs types ou manières de lire. La "bonne lecture", muette, solitaire, silencieuse, moment de recueillement  où l'on se retire du monde est assez tardive. Les historiens qui se sont intéressés à son émergence, chez les clercs au Moyen-Age (elle était imposée dans la règle de Saint-Benoit, pour ne pas géner les autres), puis à sa généralisationPaul Saenger, Space between words, The origins of silent reading, Stanford University Press, 1997 à la fin du XVIIème siècle [Elspeth Jajdelska, Silent reading and  the birth of the narrator, University of Toronto Press, 2008], ont montré comment elle a tout à la fois correspondu à la naissance de nouvelles graphies, au passage du codex au livre imprimé mais aussi à des évolutions dans les pratiques d'écriture. 

La lecture muette est en général solitaire. On peut lui opposer la lecture collective où un lecteur lit un livre devant un public, raconte ses lectures, les résume, en fait l'analyse, les commente, exercice académique qui plonge au plus profond de l'histoire de l'université… mais aussi la lecture à deux, mêlée à la conversation, que décrivait La Rochefoucauld : "J'aime la lecture en général, surtout j'ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit, car de cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, et des réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile..." [autoportrait du duc de a Rochefoucauld] Mode de lecture qui n'est pas sans rappeler le récit que Dante fait, dans le chant V de la Divine Comédie, de la naissance des amours de  Paolo et Franesca, deux amants assassinés par un mari trompéNous étions seuls et sans aucun soupçon.
[Cette lecture, à plus d'une reprise,/nous fit lever les yeux, devenir pâles : /mais un seul point du roman nous vainquit, cité par Brian Stock, Lire, une ascèse, p.36], et, au delà, le récit qu'Abélard fait de sa rencontre avec Héloïse autour de livres : "Nous fûmes d'abord réunis par le même toit, puis par le coeur. Sous prétexte d'étudier, nous étions donc tout entiers à l'amour ; ces mystérieux entretiens, que l'amour appelait de ses voeux, les leçons nous en ménageaient l'occasion. Les livres étaient ouverts, mais il se mêlait plus de paroles d'amour que de philosophie, plus de baisers que d'explications ; mes mains revenaient plus souvent à ses seins qu'à nos livres ; nos yeux se cherchaient, réfléchissant l'amour, plus souvent qu'ils ne se portaient sur les textes. Pour mieux éloigner les soupçons, j'allais parfois jusqu'à la frapper, coups donnés par l'amour, non par l'exaspération, par la tendresse, non par la haine, et ces coups dépassaient en douceur tous les baumes." [Abelard, Historia calamitatum mearum]

Brian Stock, l'un des auteurs qui s'est le plus intéressé à ces questions, oppose à cette lecture méditation, ascétique qui vise l'amélioration morale, une lecture esthétique qui recherche le divertissement. La première incite au recueillement et mobilise nos capacités à penser. La seconde nous entraîne dans un autre monde, celui de la fiction, et stimule notre imagination comme le raconte Sébastien Mercier dans Mon Bonnet de nuit : "J'ouvre un volume de la Nouvelle Héloïse; c'est encore du noir sur du papier : mais tout à coup, je deviens attentif, je m'anime, je m'enflamme, je suis agité de mille mouvements divers ; je me crois dans les bosquets de Clarens : je vois, j'entends les personnages, je lis le volume d'une haleine ; et quand j'apprends qu'il y en a six, mon coeur palpite de joie et de plaisir, et je voudrais prolonger à l'infini cette délicieuse lecture." [cité par Jean-Marie Goulemot, Ces livres qu'on ne lit que d'une main, Alinea, 1991, p.70. p.197 de mon bonnet de nuit de Sébastien Mercier]. Et que dire, naturellement, de ces romans qu'on ne lit que d'une main dont parle Jean-Marie GoulemotJean-Marie Goulemot? [Ces livres qu'on ne lit que d'une main, Alinea1991]

Ces deux manières de lire n'épuisent pas notre expérience de la lecture. On peut y ajouter ce que Roland Barthes appelait le plaisir du texte, où le lecteur se soucie d'abord du texte, de sa construction, de ses structure, de ses jeux de mots. Cette lecture, familière aux amateurs des romans de Claude Simon ou Alain Robe-Grillet, sollicite la mémoire immédiate du lecteur et met hors-circuit l'imagination. Une bonne ilustration en est donné dans un texte peu connu d'Alain Robe-Grillet où l'on voit le romancier construire des descriptions à ce point détaillées d'une cuisine que le lecteur, incapable d'imaginer ce qu'il veut lui représenter, en est réduit à se concentrer sur le seul jeu des mots.

Il y a, encore, la lecture instrumentale que nous pratiquons lorsque nous lisons un manuel et essayons, par exemple, d'installer un nouveau téléviseur… lecture qui nous tourne vers l'action, qui nous amène à faire des aller-retour incessant entre le texte, ses illustrations et l'objet que nous tentons de construire, de réparer et, surtout, de comprendre.

Il y a, enfin, la lecture du philologue qui recherche derrière le texte qu'il lit à d'autres textes, au travers de sa mémoire ou de la consultation d'autres documents. Cette lecture a, elle aussi, une histoire (voir sur l'histoire de la philologie, les travaux de ce séminaire mais aussi le livre de Bernard Cerquiglini, Eloge de la variante, dont voici un compte-rendu et sa traduction ). Elle peut prendre des formes savantes, établissement des textes, recherche de son auteur, de ses sources, mais aussi ludiques : dans le pastiche, le lecteur tire plaisir de la comparaison entre le texte qu'il sous les yeux et le modèle qu'il moque ou de la reconnaissance des sources de l'auteur…

La théorie littéraire s'est longuement intéressée à ces problèmes, jusqu'à en faire une typologie comme dans ce tableau extraits de Citer l'autre [Citer l'autre, de Marie-Dominique Popelard, Anthony John Wall - 2005] :

Il est souvent difficile de faire la part de ce qui relève, dans cette approche du texte, d'une lecture savante et d'une lecture cultivée. Que dire du lecteur qui reconnaît Racine dans ce passage du Rouge et le Noir, où un personnage que rencontre Julien Sorel en chemin vers Paris répond à son interlocuteur : "Mon mal vient de plus loin", phrase directement emprunté à Phèdre (Acte I, scène 3)? Savant? cultivé? Reste qu'il entre en connivence avec l'auteur. Un peu comme s'il lui disait : "j'ai découvert ce que tu voulais cacher".

Il existe de multiples variantes de cette lecture cultivée, savante, comme celle à laquelle nous invitent les auteurs qui se sont volontairement inspirés de textes préexistants, comme Goethe reprenant et faisant sienne a traduction allemande de poèmes persans ou André Chénier reprenant des poèmes antiques. Le modèle saute parfois aux yeux, d'autres fois moins, mais dans tous les cas, cette lecture fait un appel à la mémoire intérieure du lecteur, capable, s'il est cultivé de reconnaître l'origine de la citation, ou, plus souvent, à celle de spécialistes qui éditent les ouvrages en signalant chaque fois que possible en note les sources. On pourrait encore citer Louis-René des Forêts ou Pierre Ménard, ce personnage inventé par Borgés qui décida, à la fin de sa vie, de réécrire Don QuichotteSur Louis-René des Forêts voir la thèse et un article d'Emmanuel Delaplanche..

La lecture sur internet : consultation et lecture de travail,

Ces différentes lectures ne sont pas exclusives. La lecture muette n'a pas supprimé la lecture orale qui s'est maintenue et a trouvé de nouveaux terrains où se développer : lecture éducative (aux enfants dans la famille, à l'école), lecture dans le travail, comme dans la tradition cubaine du "lector de tabaqueria", un lecteur qui accompagne le travail des ouvriers des usines de tabac [Araceli Tinajero, El lector de tabaqueria : historia de una tradicion cubana, cité dans Antonio José Ponte, Lire les Misérables à tue-tête, Books, 2, février 2009]. Cette lecture à haute voix a même trouvé ces trente dernières années une nouvelle extension dans le monde professionnel avec le développement des projections de type Powerpoint. La lecture est collective, mais le conférencier est appelé à introduire des commentaires dans le texte que chacun peut lire sur un écran. La lecture de romans d'imagination n'a pas plus empêché de développer une lecture savante.

La lecture sur internet n'est donc qu'un mode de lecture parmi d'autres. Qu'un ou plutôt plusieurs, puisque l'on peut distinguer la lecture consultation, comme lorsque nous cherchons l'horaire d'un film sur un site spécialisé, la lecture travail comme lorsque nous faisons une recherche documentaire et, bien sûr, des modes de lecture plus classiques puisque rien n'interdit (sinon peut-être le manque de confort) de lire un roman sur le web.

La plus originale est certainement cette lecture de travail qui exploite plus que toute autre les liens que l'auteur inscrit dans son texte. On peut pratiquer seul ou à plusieurs, elle sollicite des outils nouveaux (de recherche, d'indexation, de copie, d'écriture) ce qui explique que nous soyons si souvent sur le web avec une attention partagée, divisée. C'est une lecture qui, à l'instar de la lecture philologique, nous met en contact avec d'autres textes, qui nous plonge dans une immense bibliothèque dont on ne peut jamais voir la fin.

Les liens modifient notre comportement. S'ils nous distraient, comme le suggèrent toutes les études statistiques, ils nous donnent également une information sur la qualité du document. L'auteur d'une page avec de nombreux liens s'est appuyé sur des références que le lecteur peut immédiatement évaluer. Un texte qui ne renvoie à aucun autre texte est immédiatement suspect : d'où tient-il ses informations? doit-on les prendre au sérieux alors qu'on ne peut pas les vérifier? Le lecteur peut, grâce à ce système de référencement, évaluer la fiabilité du document qui lui est proposé : faible si aucun lien ne renvoie à une source, médiocre si le lien renvoie à une source secondaire ou peu fiable, solide s'il renvoie à une source primaire. Les liens donnent au lecteur un moyen inédit, simple et rapide de contrôler la qualité d'un document mais aussi du travail de son auteur, du sérieux avec lequel il a effectué son travail documentaire. Les consignes que Wikipedia donne à ses auteurs sont caractéristqiues de cette nouvelle exigence des lecteurs : la fiabilité du texte dépend de la qualité de son inscription dans la bibliothèque infinie qu'est le net. La "vérité" d'une assertion n'est plus, comme dans la philosophie médiévale, "adequatio rei et intellectus", mais sa "vérifiabilité", ce qui modifie la fonction du lecteur : il n'est plus seulement celui qui lit, approuve ou critique un texte, mais aussi celui qui, à l'occasion, en vérifie la justesse.

Paradoxalement et alors même que l'on passe son temps à reprocher à internet de favoriser les copies et la contrefaçon, ce système des liens incite les auteurs à citer leurs sources et donne aux lecteurs le moyen de les vérifier, de s'assurer qu'il n'a pas déformé les propos de ceux qu'il cite. Bien loin d'effacer la propriété littéraire, il aurait tendance à rendre à César ce qui lui appartient alors même qu'il transforme le texte en une sorte de patchwork d'auteurs différents et qu'il fait de son signataire le collaborateur d'un collectif. La notion d'auteur née avec l'imprimerie, pourrait très bien se diluer avec la généralisation de la lecture et de l'écriture dans ce espace d'une bibliothèque ou plutôt changer de nature. C'est un tableau de Francis Picabia, l'oeil cacodylate qui en donne sans doute la meilleure description :

 

Le peintre a réalisé ce tableau en demandant à de nombreux artistes amis d'inscrire un mot sur sa toile et de la signer. Chacun a donc laissé une trace sur ce tableau qui reste cependant la propriété de Picabia.

Bien loin d'être extravagante, cette évolution était inscrite dans la structure même du texte. Bien avant l'émergence du net,  Michel Foucault insistait dans l'Archéologie du savoir sur la fragilité de ses frontières : "C'est que les marges d'un livre, dit-il, ne sont jamais nettes ni rigoureusement tranchées: par- delà le titre, les premières lignes et le point final, par-delà sa configuration interne et la forme qui l'autonomise, il est pris dans un système de renvois à d'autres livres, d'autres textes, d'autres phrases: noeud dans un réseau." (Archéologie du savoir, p.34). Internet a rendu actuelle, mise en évidence cette prédiction. Le texte devient, comme le disait toujours Foucault, "une population d'éléments dans l'espace du discours en général." (p.38)

Ce que Carr appelle fuite des idées est, de manière bien plus subtile, travail de vérification, de contrôle, d'approfondissement. Internet nous transforme en philologues, en éditeurs, en critiques sévères. Bien loin de favoriser le relativisme et le tout se vaut dont on l'accuse si souvent, internet force les auteurs à donner toujours plus de précisions et incite les lecteurs à chercher confirmation de ce qu'ils lisent.

Attention, mémoire, lecture et capacités cognitives

Nous pouvons maintenant mieux comprendre et situer les critiques de Carr et d'autres. Plus que d'une révolution aux conséquences dramatiques pour nos capacités intellectuelles, il s'agit de l'émergence d'une nouvelle manière de lire, qui nous étonne, mais sans doute pas plus que l'apparition de la lecture muette n'a surpris ses contemporains. Stupeur dont Saint-Augustin nous donne un témoignage éloquent dans ce passage des Confessions où il décrit Saint-Ambroise un livre à la main : "Lorsqu'il lisait, ses yeux parcouraient les pages du livre, sa langue était muette, sa bouche fermée: son cœur seul s'ouvrait pour comprendre et retenir. Étant souvent entré dans sa chambre, dont l'accès était libre à tout le monde, et sans qu'on eût besoin d'être annoncé, je l'ai toujours trouvé lisant ainsi dans un profond silence, et jamais autrement ; je m'asseyais alors, sans proférer une parole (car, qui aurait osé l'interrompre le voyant si attentif et si occupé? ); et, après l'avoir longtemps contemplé, je me retirais également sans rien dire, jugeant bien que, dans ce peu de temps dont il pouvait disposer pour donner quelque repos à son esprit fatigué et comme épuisé du fracas de tant d'affaires qui se traitaient devant lui, toute distraction nouvelle devait lui paraître importune. Je pensais encore qu'il pouvait craindre, s'il lisait à haute voix, que le sens obscur de quelques passages de ses lectures venant à n'être pas bien compris de ses auditeurs, il ne se vît obligé de le leur expliquer, et de consumer ainsi dans de telles explications une grande partie de ces moments qu'il avait consacrés à ce genre d'études et de travaux ; peut-être aussi le lisait-il afin de ménager sa voix qui s'altérait et s'éteignait au moindre effort; mais enfin, quelle que pût être en ceci son intention, elle ne pouvait être que bonne dans un homme d'une aussi grande vertu." (Confessions, Livre VI, chapitre III).

Cette stupeur, cette inquiétude que l'on devine chez Augustin, viennent de ce qu'il devinait que Saint-Ambroise mobilisait ses capacités cognitives, sa mémoire, son attention, sa concentration d'une manière inhabituelle. Et c'est sans doute la même chose que veulent nous dire Carr, Bell et tous ceux qui s'inquiètent des effets de la lecture sur le net. Cette lecture demande une autre organisation de nos capacités cognitives, elle sollicite moins notre mémoire mais exige de notre attention qu'elle se partage entre différents outils et documents. Tout cela suppose un apprentissage d'autant plus troublant qu'il nous oblige à revoir une des pratiques qui nous touchent au plus près. "De tous les instruments de l’homme, disait Borges, le plus étonnant est, sans aucun doute, le livre. Les autres sont des prolongements de son corps. Le microscope et le télescope sont des prolongements de sa vue ; le téléphone est un prolongement de sa voix ; nous avons aussi la charrue et l’épée, prolongement de son bras. Mais le livre est autre chose : le livre est un prolongement de sa mémoire et de son imagination." [Borges, Le Livre]

Bien loin de nous rendre stupide, Google nous conduit à être intelligent autrement.


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